W³ brutal - rebelle - bouleversant

« …Bien. J’espère que tu as fini ta tirade parce que maintenant je vais te parler de la réalité.  Pas d’idées surfaites…

Es-tu jamais entrée dans un de ces foutus mouroirs pour vieillards, retirades immondes qui me rappellent ces wagons au rencart qui croupissent sur des voies de garage désaffectées ? Non ? Alors essaye d’imaginer… Et écoute-moi jusqu’au bout… Juste une fois. Sans m’interrompre… Perdu au bout du bout du monde – du tien – du nôtre – il y a un monde d’exclusion et d’enfermement, volontaire et surtout involontaire, d’où personne ne revient jamais. Une longue virée stalag-goulag uniquement en aller simple. Terminus tout le monde décent. Oui décent avec un c et un t. Cette maison d’arrêt, arrêt au sens premier, est un no-man’s land réservé aux fins de parcours … Interdit aux bien-portants et aux bien-vivants.

Envisage, si tu n’as pas peur des prémonitions, une prison inhospitalière mais sans barreaux, un lieu sado-maso dont la plupart des pensionnaires, simplement coupables d’être en fin de parcours, seraient eux-mêmes leurs propres boulets. On y entrerait pour ne plus jamais en sortir… hormis les pieds devant, évidemment… seul apanage de liberté concédée.

Conçois maintenant cet ultime couloir de la mort, mort de masse, comme institué et agréé par la société qui n’offre pas ou peu d’autres recours pour la grande majorité. Peine de mort à peine prononcée à la naissance par le Juge Suprême, presque toujours inaudible, taboue, brin de vie exquis en cadeau empoisonné, goût concis de paradis, succédané pour damné, jugement premier – jugement dernier. Sans appel. Toujours sans appel.

Et suppose pour en finir que dans ce lieu inhospitalier on resterait cloué au lit 24/24, à macérer dans ses couche-culotte avilissantes, ou au mieux cinquante-cinquante sur un duo pas très fun : lit sécurisé à hauts barreaux - fauteuil roulant. Roulant mal  bien sûr.

-C’est relou votre truc…

-Non. Tu ne rêves pas, Wen. C’est bien ça… C’est le pays magique où l’on boucle la boucle et redevient enfant dépendant. Ou plutôt vieux nourrisson grotesque… Bébé agaga… Toilette assistée, couche-culotte, bouillies insipides, parc après la sieste, interdits en tous genres et assistanat matriarcal, autonomie zéro.

Le problème c’est qu’ici y a pus d’papa ni d’maman-chérie, ni de chéri tout court. Mais là s’arrête l’affligeant parallèle... Une aide-soignante qui a tout échoué ou presque te donne à la becquée, le dégoût dans ses yeux, des gamelles froides et puantes que ton chien n’avalerait pas. Café bouillu, mais déjà froid, servi aux aurores - deux biscottes sans sel, purée de pruneaux pour la selle, même couleur, même consistance avant ou après. Repas de midi précipité à onze heures, des fois qu’on n’aurait rien à faire dans l’après-midi, et plateau qui traînera là, moitié plein – moitié vide, lourd de détresse et de pestilence, résidus de gras figés, écœurant en diable, jusqu’à trois plombes d’un après-midi sans fin. Puis dîner à dix-sept heures comme cela on s’évite le service du goûter. Les grabataires s’envolent alors de terre et sont encalés au lit dans des nacelles pneumatiques, piètres ballots mal empaquetés en nababs dérisoires d’un Cirque du Soleil en éclipse ! C’est là que commence la longue longue nuit noire.

-Vous avez le chic pour en faire des tonnes…

-Attends. On frôle le pire, tu vas voir… De cinq heures du soir à sept du matin il n’y a que quatorze heures qui n’en finissent jamais de s’étirer, hélas élastiques, heures et minutes qui sonnent le glas, secondes qui se secondent et se métastasent aussi lentement que le cancer à rallonges du voisin… à tuer... Tuer seconde après seconde, l’une après l’autre, réduit au rôle consternant d’une horloge à deux balles… Tactique tic et tac. Pic vert compulsif mais fatigué qui ne cesse de creuser sa tombe dans le bois vermoulu des cerveaux douloureux… C’est l’heure reine du show pour vieilles badernes « Mieux vaut tard que jamais » qui gueule notre petitesse générique et des voisins qui râlent, comme dans une HLM qui n’aurait pas de portes et qui se verrait soudainement squattée par une bande de spectres hurleurs... Puis c’est l’heure SS, Sécurité Sociale ici dans ce contexte, le moment M de la super partouse orgiaque de médicaments, qu’on s’enfile par le cul, par la bouche, par les oreilles, par les veines et même par le nez, par tous les trous et les pores de la création plus d’autres troutrous troués au petit bonheur la chance dans de la peau parchemin, par des perfusions profanatrices et des cathéters odeur d’éther, odeur d’enfer. C’est le temps béni des piqûres, des pilules, des gélules, des capsules et des cachets, des doses et dosettes, des sprays, des suppos, des lotions, des potions, des préparations H ou T, des liquides visqueux, des graines de chapelets multicolores pour prières qui resteront sourdes, des piluliers-hochets en plastoc bicolore, assommoirs noirs mais comme remplis de Smarties polychromes pour enfants insouciants quoique polynévrites. C’est l’heure stup. L’heure Loto des labos. Co-labos et docteurs associés. Si l’effet primaire est incertain, les zélés faits secondaires ne sont plus redoutés… C’est relâche… Alors c’est la valse des têtes qui tombent de sommeil et souvent de côté, mâchoire inférieure ballante et de travers, dentiers décrochés et filets de bave moussue en premier. Veilleuses toujours bienveillantes, comme autant de petits phares mourants sur de noirs écueils. C’est l’ère tertiaire de l’intime cacochyme, des renâclements caverneux, des toux de pré et post-cancéreux, des entraînements collectifs et compulsifs au grand râle final, des ronflements sépulcraux et des vents mauvais qui s’emportent de çà de là pareils à l’affreuse morte… Mais si la vie sépare ceux qui s’aiment, elle ne vous lâche pas comme ça, sans faire de bruit. Y’a l’habituel, le courant… et pis y’a la courante.

-C’est dégoûtant ! Arrêtez !

-Non écoute jusqu’à la fin… C’est ça que je combats… Je disais que pour faire ses besoins on appelait les aides-soignantes, petites ou grosses commissions, faut pas se tromper de bouton... alors elles doivent t’héliporter fissa-fissa de ton lit jusqu’au trône, roi ubuesque, mais tout en retenue, d’un instant flottant, un peu emmerdé parfois, mais faut pas être pressé, et comme l’opération prend du temps, alors, roi Dagobert, tu te  tartines franchement la culotte à l’envers. Tu as honte de toi, tout comme tu as eu honte un peu plus tôt d’avoir perdu ta mémoire, ton identité, tes dents et tes moyens, tu perds dans la  foulée ton humanité, tu n’es plus qu’une merde ou au mieux une sous-merde qui n’arrive même plus à contrôler son sphincter-pince des ténèbres. Alors pour repousser l’humiliation fatale tu te résignes à accepter de revivre jusqu’au bout avec des couches-culottes, la boucle est presque bouclée, y’a pus longtemps à souffrir, et tu macères à longueur de journée dans ton urine ou ta merde méphitique. Comme tu n’es pas le seul à t’abandonner, l’odeur dans ces asiles est âcre, tiède, putride et tenace dès l’entrée. Elle te soulève cœur et boyaux. À froid ou à chaud. Une fois pour toutes. Ça te prend haut à la gorge et s’imprègne avec perversion dans tes vêtements, tes cheveux, jusqu’au fond troué de ta mémoire-passoire. Tu éradiques à jamais les odeurs sublimes de printemps, de jeunesse, de chair fraîche, d’amours légères, de sexes appelant au sexe, de parfums capiteux et d’épices brûlées, et, entêté, tu jures sur tous les seins du calendrier Victoria’s Secret que jamais, non jamais, tu ne finiras là...

-Et vous, vous en avez fini ?

-Pas encore… Mais rassure-toi, sans en rajouter une couche il n’y pas que les odeurs qui soient à ce point insupportables, il y a aussi les cris et les râles. Sons et lumières… Sortons les sonotones et ouvrons le bal… Chaque jour que Dieu fait, c’est une Générale, version locale du jugement dernier, qui s’accorde les couloirs. Des appels au-secours inhumains, des hurlements de terreur, des éclats de rires de déments, des gémissements de retombés en enfance suppliant qui leur mère, qui ce dieu encore plus dur d’oreille qu’eux, des râles rauques de mourants-rocs, des sanglots de détresse, des toux chroniques, des éructations d’outre-tombe, des vents méphitiques de trombones en do mineur, des questions psalmodiées mille fois et ponctuées de « je veux sortir - je veux sortir » qui s’élèvent en concert des chambres portes béantes. Personne ne se calme et n’y prête plus attention: « c’est rien, c’est la folle d’en face qui à quatre-vingt seize ans appelle encore son amant, nue sur son lit, source de plaisir enfin tarie... ». Pas une drogue ne peut étouffer ces gueulements qui devront fatalement tous sortir un jour. Pas même la surdité qui t’a gagnée. As-tu déjà assisté à un pèle-porc, quand les cris stridents du cochon qui refuse de se séparer de son sang déchirent ciel et tympans pendant des minutes qui n’en finissent jamais?

-Non.

-Ici c’est le même combat, on n’en finit pas, mais quantité et qualité des cris dilués sur cinq ans, puisqu’on se plaît à prolonger l’agonie par tous les moyens que nous offrent science, patience du personnel, démission des familles, bonne conscience des toubibs, intérêt de l’industrie gériatrique et toute-puissance des laboratoires pharmaceutiques. La différence ne se loge que dans la déliquescence du temps et le poids sympathique de la bête. Plus le boudin frais que l’on ne mangera jamais.

-Vous me donnez envie de vomir !

- Ce n’est pas moi, c’est la fin de vie… Alors, si tu décides quand même d’aller explorer un de ces mausolées du non-crime pour mi-morts mi-vivants, assure-toi d’avoir les deux mains valides, bouche-toi les oreilles et bouche-toi le nez. Mais ferme aussi les yeux pour ne pas voir la dégénérescence humaine: des corps cireux et décharnés gisant nus sur des lits souillés, de vieux Jésus en couches blanches crucifiés par des perfusions diaboliques, croûtes perles de rubis, larmes perles de citrine, des déments dangereux aux tronches de gargouilles attachés par des menottes privées de fourrure aux poignets, des parkinsons jerkant indéfiniment sur des disques rayés à jamais, des apprentis cadavres, pas loin de l’achevé, quasi  immobiles, battant des records d’apnée et d’yeux révulsés, la poitrine ne se soulevant que quelques fois par heure, des gens vieux et laids, laids, laids, très laids, édentés, asexués, négligés et crasseux, merdeux, mal rasés - mal peignés, tremblotants comme si leur goulag surchauffé était en Sibérie, en plein-air et aux quatre vents, les dents qui restent noires, jaunes ou bistre, les lèvres pulpe-fiction, sans teint, sèches et craquelées, la peau diaphane, les yeux creux et vides, enfoncés et vides, vides, vides – très vides, exit le bonheur, des cataractes épaisses et bleuâtres opacifiant pour les siècles des siècles la moindre lueur d’espoir. Les paupières mi-collées à la crotte couleur soufre. La morve verdâtre au nez et des touffes de poils hirsutes se prenant, les folles, pour des ajoncs de printemps regimbant gaiement des oreilles. Oreilles gris-gris, démesurées à force de se tendre pour entendre, flasques et pendantes, rêvant sans doute à un proche cimetière des éléphants. Des cous sales, ridés gris-noir, assortis, si proches eux aussi de la peau de pachyderme. Des calvities plus ou moins galeuses ignorant jusqu’au sexe. Des jambes informes à pustules variqueuses, veines éclatées, peu avares de varices violettes. Chevilles poteaux de béton, enflées, syndromes séquelles de prétentions outrepassées. Pieds difformes qui ne trouveront plus jamais rien à chausser… pieds bots, pieds plat ou pieds creux, oignons, orteils en griffe ou orteils en marteau, cors, durillons, cals, mycoses, verrues plantaires. De bien beaux anges en devenir ! Bétonnez-vous Saint Pierre et Saint Clystère, et jetez la clé à moins que vous ne soyez en fait qu’un de ces putains de tarés de gérontophiles...Quant à toi, Wen, pauvre pécheresse, bienvenue au mouroir des mouroirs!

-Bon c’est fini cette fois-ci ? Vous allez vous faire mal.

-Presque… Alors si c’est ça que tu te souhaites, ma fille, si c’est ça que tu me souhaites et que tu souhaites à tes enfants et aux enfants de tes enfants, alors tu peux écouter les accusateurs qui manient si bien les chiffres et tu peux  me condamner définitivement.

-C’est déjà fait…

-Un peu vite peut-être… Car le succès de Dernière Croisière a permis à des millions d’autres gens de ne pas vivre ce cauchemar quotidien, de partir avec décence, dignité et en douceur, avec classe –oui - oui, selon leur désir le plus profond. Et si des abus condamnables ont pu être évoqués par toi, ton collectif Z³ ou par d’autres, comprends que je n’en porte d’aucune manière la responsabilité.

-Vous êtes fort dans votre style !

-Eh oui… La plupart de ces crimes familiaux ou crapuleux auraient été commis, j’en suis certain, et d’une manière plus sanglante, plus violente et plus perverse, si Dernière Croisière n’avait pas existé. Sur ce point précis, ma responsabilité ne peut être engagée. J’en veux pour exemple que ce n’est pas parce que le monde s’entre-tue avec les armes qu’ils fabriquent, que les tribunaux condamnent à mort les marchands d’armes.

-Première fois que je suis d’accord avec vous…

-Tu vois, ça vient… Par contre, et pour finir sur un point qui ne peut pas souffrir de polémique, si tu penses en ton âme et conscience que décès peut rimer avec dignité, pense au tien, si tu penses que mort doit rimer avec confort et trépas avec anticipa, si en plus, comme je le crois, un vent d’humanisme t’anime, et si pour toi sauver cinq millions d’enfants, chaque année que Dieu fait depuis dix ans, cinquante millions de petits enfants bel et bien sauvés d’une mort certaine depuis dix ans, avec en bonus la fin définitive de l’image culpabilisante de ces petits squelettes hydrocéphales agonisant sous les mouches, sol craquelé et main qui n’a plus la force de se tendre, tu vois l’image, si tu penses que ces cinquante millions de sourires sauvés et d’autres millions à venir seraient suffisants pour mériter ta miséricorde, alors tu sais au fond de ton cœur que tu dois me pardonner. Confucius a dit « Celui qui comprend son devoir et ne le remplit pas est un lâche » ; j’ai très tôt compris le mien, je l’ai simplement rempli… Mais toi, Wen, là, maintenant, en face de moi, sais-tu vraiment quel est le tien ?

-Votre flot de paroles est un vrai tsunami… Vous m’avez noyée. Faut que je reprenne mes esprits, ma respiration…

-Je ne t’ai pas tout dit… Il faut que je te parle de moi et du sang qui coule….

Déposé à l'INPI

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